Rayondesoleil.org

Un forum pour les victimes d'abus et de violence

Ne pas coller, apprendre la distance.

Il est gris argent, posé sur la table de nuit.
La tentation est si grande, du bout de l'ongle soulever le clapet. Une porte qu'on ouvre sur un n° et une voix. Le silence s'absente. On peut y laisser ses mots, les écouter, les effacer, recommencer jusqu'au vide et s'endormir enfin. Déposer. Ne pas tourmenter l'histoire en cours. Croire aux sédiments chez l'autre. Se tromper. La justesse et l'illusion, cette difficulté, toujours sur le fil, être chavirée et puis cognée, le visage déformé, au ralenti les longs cheveux sur ses épaules.

La nuit est celle-ci.

L'enfant a cessé de pleurer de l'autre côté du mur.
La mère fermait les volets, tirait les double-rideaux  - le glissement claqué et brutal des anneaux le long de la tringle en bois -  et la porte, la clenche, l'épaisseur menaçante de l'obscurité totale. Chuchoter « à l'école, y'a une fille qui. ... »  Ce n'est que la nuit qu'elle murmure et ne sait d'ailleurs pas comment continuer « à l'école, y'a une fille qui est morte ... » Que le visage de la mère se tourne vers celui, levé,  de la petite fille.

Devant le miroir elle appuie fortement ses doigts le long de l'arête du nez pour descendre sur les pommettes, marquer des cernes. La mère regarde ailleurs, il n'y a rien à faire.

Ces enfants croisés qui tirent inlassablement sur la jupe, le pan de veste, répétant la même phrase jusqu'à la plainte lancinante. La petite fille le tente en silence, sachant pertinemment que le son n'est pas audible

Il fait froid. Allongée sur le dos, sa chemise de nuit lissée jusqu 'aux chevilles, lentement l'enfant repousse le drap de ses doigts, respectant la symétrie indispensable, les avant bras calés sur ses côtes. Elle retient son souffle, les frissons crispent ses mâchoires et elle existe, elle attend. « Elle est très pauvre ... elle n'a pas de maison ... » murmure-t-elle si doucement. Assise sur ses talons, la petite fille retire sa chemise de nuit. Tout ce qu'elle poursuit, quémande jusqu'à la supplication s'inflige là dans le tangible de la glace noire, de la jouissance chaude anticipée. Elle attend.




Dans un livre, il y a ce dessin de neige et de lumière. La rue creusée d'ornières sales, les fenêtres si jaunes d'enfances choyées, de rires et de baisers, cette femme en crinoline souriant à l'homme qui la retient par le coude et la diligence d'où s'échappe un foulard bleu, les naseaux fumant des chevaux à la robe lustrée et le cocher engoncé dans sa pelisse. Dans un coin, elle est là, en haillons, livide et  menue, illuminée par le feu de l'allumette au creux de ses mains, pieds nus dans la neige. L'enfant sait par cœur chaque détail du dessin, scrutant les traits de cette si belle dame emportant l'âme de la petite fille aux allumettes, tant aimée que son cœur s'arrête de battre. La mort n'existe pas encore mais l'enfant perçoit que ce n'est pas le prix à payer.

La petite fille se balance d'avant en arrière, rythme rapide et régulier. « il fait très froid ... elle n'a pas de maison ... », mains posées sur ses cuisses. Continuer à se bercer, sentir sa chair se contracter jusqu'à l'os, aux larmes. « On lui donne une chemise de nuit ... » Elle se résoud à l'enfiler, remonte les genoux sous son menton, tire le coton sous ses pieds sans interrompre le balancement, en quête de le chaleur, de ce qui peut l'enserrer. « ... on la porte dans un lit ... », le murmure toujours. L'enfant se recouvre jusqu',à disparaître, recroquevillée sur le côté, blottie dans son sac à ne surtout pas déranger, éviter que le courant froid ne puise se faufiler. Tétant ses doigts, secouée de tremblements et de sanglots, elle éprouve avec délice  l'apaisement lourd de l'édredon. Des années plus tard, elle accepte le légèreté dans son sommeil mais rien n'est meilleur que le poids de cet homme sur elle, instant de grâce.

La petite fille s'endort dans la moiteur de sa sueur, le ventre de la mère.

Ignorer le n°, la voix, la boite vocale où tout peut se dire. Elle sombre doucement dans la trace des odeurs, du goût, du regard, ce qui la prend au ventre, son sexe serré dans sa main, les feuilles raturées sur elle, l'écran de télévision allumé et silencieux parce que cette femme ne se berce plus, ne suce plus ses doigts.

« J'aime tout de toi » dit-il.

Nizoux